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Revue d'Histoire Littéraire de la France. Novembre-Décembre 1999. 99ème année. N°6

Le merveilleux dans

La Chartreuse de Parme

 

Balzac, dès 1840, avait pressenti que La Chartreuse de Parme comportait des arcanes mineurs et majeurs, et, Zola, en 1881, que ce roman procédait de l'essai De l'amour. Aujourd'hui, disposant des marginalia (ces griffonages de Beyle au hasard de ses humeurs), nous sommes en mesure d'aller au-delà des hypothèses des premiers commentateurs. 

La Chartreuse de Parme est bien un récit se déroulant sur les plans et terrestre et spirituel, disons horizontalement et verticalement. Il y a, certes, les aventures de Fabrice et les intrigues de la duchesse Sanseverina-Taxis, mais, parallèlement, il y a l'ascension du héros, porté par un amour contrarié pour Clélia, renonçant au monde, donnant ses biens aux pauvres et se réfugiant, au soir de sa vie, dans une chartreuse, comme l'avait annoncé l'astrologue et sage abbé Blanès. 

La genèse de cette histoire, contée avec allégresse par un Stendhal athée, demeure inexplicable. A moins que, décryptant des marginalia éparses, nous ne parvenions à trouver la raison de cette évolution de Fabrice dans celle de Beyle lui-même et évoquions son amour contrarié pour Mathilde Viscontini-Dembowski (Métilde pour Beyle). L'unique grande passion de l'auteur pour " cette âme hors de pair... à la hauteur de la sienne ".


 

LE MERVEILLEUX DANS LA CHARTREUSE DE PARME

RENÉ SERVOISE*

 

« A la vision du spectacle, la foule prend plaisir ; aux initiés n'échappe pas - dans le même temps - sa haute signification ». Goethe

 

INVITATiON STENDHALIENNE

 

Lorsque Clélia, devenue Marquise Crescenzi, s'est donné pour prison son propre palais et jardin, elle découvre dans l'allée qu'elle affectionne « des fleurs arrangées en bouquets et disposées en un ordre qui leur donne un langage ». Toute autre personne passant en ces mêmes lieux, aurait été sensible à la beauté de ces fleurs, l'accord des couleurs et leur fraîcheur, mais ces bouquets auraient été muets. Par contre, pour Clélia, disposant de la clef de lecture, ils sont éloquents. Deux interprétations s'offrent. 

Dans La Chartreuse de Parme (1), miroir promené le long d'un chemin italien dans l'Europe de la Sainte Alliance, les facettes sont nombreuses et chacun y trouve ses préférences. Stendhal présente une galerie de personnages fortement individualisés, enlevés au galop d'une intrigue allègre, dans un duché au parfum de violettes où les poignards se dissimulent, les poisons tuent et atroces sont les vengeances, mais baignant d'une poésie empruntée aux lacs de Lombardie, et vibrant, ici et là, d'une sensibilité comparable à celle de la musique de Mozart ou des toiles du Corrège. Dans cette ample chronique, le lecteur peut retenir, à son gré, un roman poétique exaltant la chasse au bonheur dans une Italie imaginaire ; un roman historique se déroulant dans l'Italie de la Restauration : un roman dans la tradition picaresque par sa peinture d'un monde de comédiens, de courtisans et de petites gens; un roman de cape et d'épée par les épisodes où le goût de Stendhal pour les déguisements, intrigues et duels se donne libre cours ; y déceler un « charmant manuel de coquinologie politique » ; un opéra-bouffe, conduit par Ranuce-Ernest IV ; ou enfin, le chef-d'oeuvre du lyrisme stendhalien. C'est une sorte de polyphonie. A chacun sa Chartreuse. 

« Le plus beau roman du monde », selon André Gide, se réduit-il à ces lectures ? Comme Mozart dans La Flûte enchantée, Stendhal a déployé un tel art, que, dans leur immense majorité, les lecteurs sont tentés de se complaire aux péripéties et aux intrigues de la nouvelle. Aujourd'hui Die Zauberflöte ne peut être simplement considéré comme un opéra enchanteur par sa musique et déroutant par la confusion du livret de E. Schikaneder, mais doit désormais être compris comme une oeuvre ésotérique. De même La Chartreuse appelle-t-elle une lecture au second degré. S'il existe des âmes « qui peuvent s'élever jusqu'à sentir les fresques du Corrège à Parme », pourquoi ne pas tenter de monter à une altitude supérieure pour percevoir certains accords ? De se livrer à une interprétation anagogique, comme diraient les beaux esprits ?

Vous pouvez donc soit vous placer à l'orchestre et vous distraire à suivre les aventures terrestres (lesquelles sont blâmables) de la duchesse Sanseverina - ne faisait-elle pas la pluie et le beau temps à la cour de Parme ? -. soit - si vous le saisissez à demi-mot - répondre à l'invite de l'auteur et vous installer dans sa propre loge à la Scala. Être aux côtés de Stendhal, c'est voir le monde de haut.

 

STENDHAL CORRIGE RONSARD

 

Le deuxième chapitrede la Chartreuse est précédé d'un exergue. C'est le seul du roman (2), mais il est d'une longueur inhabituelle : dix alexandrins de Ronsard.

Ils sont extraits de l'Élégie pour Hélène, écrite par le poète à la veille de sa mort et traitent de l'astrologie. Ils paraissent sans rapport avec le premier chapitre de la Chartreuse, sont évoquées l'irruption des Français en Italie, leur occupation (treize semaines ? treize mois ? treize ans ?) ; la bataille de Waterloo ; les expéditions de pêche nocturnes des petits paysans de Grianta. En réalité, ces vers éclairent moins le passé (les superstitions puériles de Fabrice) qu'ils n'annoncent en termes sibyllins l'avenir. Ils introduisent également un astrologue, l'abbé Blanès. 

Pourquoi un exergue ? et pourquoi le texte de Ronsard a-t-il été hardiment modifié ? Stendhal s'est toujours plu, sans aucun scrupule, à inventer des épigraphes (Danton, Musset, Mérimée, Sainte-Beuve et Shakespeare), dont il a toujours été impossible de retrouver l'origine chez ces auteurs.Pourquoi ? Selon lui « l'épigraphe doit augmenter la sensation, l'émotion de la lecture ». Éveillé, sensibilisé, le lecteur est mis sur la voie. Parmi les dix vers de l'Élégie pour Hélène, deux sont bel et bien de Stendhal.

Ce roi, du fond des cieux regardant un humain

Parfois mu de pitié, lui montre le chemin. 

Ainsi Stendhal - dont l'horreur pour les vers est connue - a été jusqu'à composer des alexandrins pour les substituer à ceux de Ronsard ! Aurait-il pris cette peine pour une épigraphe indifférente ? 

Voici donc introduits les présages, prémonitions, prédictions, coïncidences et signes prodigieux jalonnant le récit. Les avertissements de bon ou mauvaise augure, prophéties, quiproquos, prennent un sens. Mais Stendhal les mêle, si habilement à la trame de la vie quotidienne, ils sont si congénitaux à Fabrice qu'ils sont peu notés et perceptibles. Sans doute ces « notes non obscures » devraient-elles être remarquées d'abord, puis déchiffrées. Mais les lecteurs - emportés par l'allégresse du conte et distraits par les multiples épisodes - ne prennent pas le temps de les noter, et surtout de les lier les unes aux autres. Pas davantage d'ailleurs que les humains ne lisent les combinaisons des astres - ces « caractères » tracés par Dieu dans les cieux afin de les éclairer. Pas davantage ne savent-ils ou les interpréter comme le veut l'abbé Blanès, ou bien - « regarder avec patience les particularités réelles des choses pour ensuite deviner les causes », comme le recommande le rationaliste Stendhal. 

Or, ces notes - présages et signes - aident à mieux suivre le cheminement de Fabrice dans ce roman allant de sa naissance à sa mort et se déroulant sur les plans terrestre et spirituel : 

-le plan humain (les arcanes mineurs), où Fabrice est guidé dans sa course aux honneurs par les mondains, ses deux mentors (la Sanseverina et le comte Mosca), et dans sa découverte des réalités par les humbles, la cantinière, la Mamacia et Ludovic ;

-le plan spirituel (les arcanes majeurs), où tout se passe « comme si une divinité propice prenait soin de les conduire (Fabrice et Clélia) par la main » à travers une série d'épreuves. L'intercesseur est le père spirituel du héros, le bon abbé Blanès. 

Ces présages - mal aisés à percevoir et à interpréter par le héros le sont a fortiori pour le lecteur. Ils le sont par leur nature, mais également par la façon de conter de Stendhal. Celui-ci semble s'inspirer de la formule de haute politique d'Ernest Ramuce IV « Il faut du secret avant tout ». Balzac - après trois lectures de La Chartreuse - l'avait noté, « préoccupé de ce grand principe : « malheur en amour, comme dans les arts, à qui dit tout ». Beyle laisse beaucoup à deviner. 

« Laisser à deviner »... Pour intéresser, intriguer et « faire veiller une jolie marquise française jusqu'à deux heures du matin », Stendhal dévoile seulement une partie des choses. Il confie des demi secrets, invite à supputer. Il suggère et stimule l'imagination, et dans La Chartreuse il excelle à ce jeu pour maintenir cette chaleur comme il le confie à Mérimée. De nos jours, nous disons le « suspense ». 

Dès le début du récit, ne laisse-t-il pas pressentir un mystère enveloppant la naissance du héros et sa filiation ? A Waterloo, un « hasard » met face à face Fabrice avec son véritable père (l'ancien lieutenant Robert, devenu général comte d'Arblay). « Avec quels transports n'eût-il pas vu Fabrice ». Mais l'omen (prémonition) le plus stendhalien - le plus allusif de tous - appartient à une scène matinale ensoleillée : c'est la première rencontre de Fabrice (il a dix-sept ans) et de Clélia (elle a douze ans). Un « hasard » fait qu' « elle tomba dans ses bras »... Il sourit, elle rougit profondément. « Ce serait une charmante compagne de prison, se dit Fabrice, quelle pensée profonde sous ce front ! elle saurait aimer ». Rien n'est dit, tout est annoncé. Hasard souligné par un accord musical, ici et là, « l'accompagnement de gendarmes ». Ainsi un passé voilé et parfois épique se projette sur un aimable présent, et l'avenir est annoncé par des signes mineurs. Des correspondances s'établissent, des coïncidences singulières jalonnent le récit. Mais ces avertissements concernent Fabrice et uniquement Fabrice. 

Ils ne se manifestent ni à l'occasion des intrigues politiques, ni du jeu des amours entrecroisées. Ces signes donnent aux aventures et aux destins du seul Fabrice une portée plus qu'humaine. Au chapitre VIII, Stendhal nous livre partiellement les clés au cours d'un nocturne. Il transpose dans la partie haute de son roman, l'antique procédé de l'oracle, du songe prémonitoire, du récit par un devin annonçant un événement, mais toujours en termes voilés et donc susceptibles de plusieurs interprétations. Ainsi sont créées tension et attente. Les présages aident à la dramatisation. Le lecteur mis dans une semi-confidence, part à la recherche des correspondances. La récurrence même des présages atteste la présence d'une fatalité supérieure, omniprésente, dont l'existence ajoute une dimension autre aux aventures terrestres de Fabrice. Le Destin devient un composant du roman. Si léger que soit le jeune Fabrice del Dongo, il ne cesse de s'interroger sur « sa singulière destinée » et parle d'une « fatalité unique ». En filigrane, Dieu apparaît.

 

 

 

LES ENFANCES DE FABRICE (3)

 

Les superstitions, présages et signes. - Ces signes d'en haut (l'aigle ; les menaces de prison ; l'arbre ; l'accompagnement de gendarmes ; le chiffre 7 ; le hussard) constituent des « avertissements ». Ils se répondent et se répercutent en écho au long du récit. Superposés aux actions du héros, ils constituent une sorte de toile de fond mystérieuse, au-dessus d'une scène où s'agitent les autres acteurs. 

Ces messages prémonitoires, seuls deux élus les décèlent, parce qu'en ouverture de coeur avec ce monde : l'abbé Blanès et Fabrice, qui aux yeux des gens raisonnables - aussi bien les mondains que les gens du peuple - passent pour des naïfs. 

Tous les autres personnages, se mouvant dans le monde rationnel et sans Grâce, passent à côté des signes. « Hommes chargés de terre et de trépas, ils méprisent tel écrit et ne le lisent pas ». Ni les grands, la Sanseverina, Mosca et le Prince - ce trio de libertins - ni les petits, Ludovic, Ferrante Palla, Marietta et sa Mamacia, sages de leur bon sens populaire, ne sont « d'une fabrique assez fine » pour y être sensibles. 

Pour son héros, par contre, Stendhal suggère que « Dieu du fond du ciel, parfois mu de pitié, lui montre le chemin ». Afin de nous rendre crédible cette vision, Beyle prend ses distances. Non seulement il n'assume pas ces superstitions tout italiennes mais les dénonce. Il s'en moque. Il ironise sur l'importance que son héros lui attribue. Les raisons déterminant Fabrice ? « nous prenons la liberté de les trouver bien plaisantes ». Et sa visite à l'abbé Blanès est « une idée bizarre et même risible ». Il raille son héros. Mais sa tendre inclination est manifeste. Trop complaisantes sont ses descriptions pour ne pas déceler son indulgente complicité. Est-ce par respect de la psychologie italienne ? (« il avait des gestes simples, il avait de l'esprit, mais il avait la foi »). Par une sorte de « privilège » stendhalien, qu'il s'octroie ici et là, de croire à un monde autre ? Il n'importe. Le recours à cette dimension donne une profondeur à la Chartreuse. Stendhal a quitté l'impitoyable lumière de midi du Rouge et le Noir pour « la douceur étrange de cet après-midi qui n'a jamais de fin » de la Chartreuse. 

Dans une oeuvre aimée de Beyle, « Les affinités électives », « un fil d'amour et de tendresse relie le tout et caractérise l'ensemble ». C'est le journal intime d'Ottilie. Et Goethe de le comparer au fil rouge des cordages de la Royal Navy. Ceux-ci étaient composés de telle façon qu'un fil rouge les parcourant tout entiers, l'on ne pouvait l'enlever sans, tout défaire. Ainsi un cordage de l'Amirauté était-il toujours et partout identifiable. Dans La Chartreuse, un fil court également tout le long de l'oeuvre.Ce fil conducteur, entrelaçant les succès et les revers du héros. les étapes de sa formation, est fait des prédictions et de l'enseignement de l'abbé Blanès. Il donne une unité à la « destinée singulière » de Fabrice, autrement banale et davantage subie que dirigée.

La nuit d'initiation de Grianta. - Ce fil, l'abbé Blanès - sorte de Parque bienveillante - le tient et interroge les astres pour en connaître le déroulement éventuel. Une nuit, dans le clocher de Saint Giovita - l'église de Grianta - ou Dieu l'a « placé en sentinelle » se déroule entre terre et ciel l'initiation de Fabrice. Ce dernier est reçu par son ancien précepteur qui le domine par sa science, son très grand âge et jusque par l'annonce de sa mort. Il n'y a pas de conversation, mais un long monologue du vieillard respectueusement écouté et obéi en silence par un disciple toujours acquiesçant. Et quel décor ! Pêle-mêle des traités d'astrologie en latin, des almanachs, des horoscopes (dont ceux de l'abbé et de Fabrice), une carte du ciel. Enfin, les puissances célestes singulièrement présentes :l'abbé ne dialoguait-il pas avec elles à l'arrivée de Fabrice ?

En ce moment d'exception, le passé, le présent et l'avenir sont convoqués et convergent. Le présent « il est en mon pouvoir de te dire plusieurs choses avant que la nuit soit tout à fait remplacée par le jour » (l'obscurité est propice à l'abbé, à Fabrice et à Clélia). Le passé est appelé pour témoigner de la valeur de la science astrologique. L'abbé - « véritable père » du héros, éclaire pour lui le sens d'événements qu'il a vécus sans les comprendre. « Donc, il est vrai que lorsque tu as essayé de voir Waterloo, tu n'as trouvé d'abord qu'une prison ? »

-« Oui, mon père », répliqua Fabrice, étonné. Psychologue, l'initiateur a d'emblée affirmé son autorité. L'avenir peut être alors - non dévoilé - mais envisagé. Le nouvel initié est mûr pour une révélation. Ne vient-il pas de passer des moments d'élévation sublime sur les bords du lac de Côme, après avoir victorieusement surmonté une série d'épreuves à Waterloo, où il a rencontré la guerre et la mort, la fraternité et l'amour ? L'abbé l'éclaire et sur sa philosophie de sage et sur les limites de l'astrologie judiciaire, « cette science aujourd'hui trop méprisée » précise Stendhal. Mais, pour son disciple préféré, le vénérable prêtre s'engage davantage. Il esquisse les deux voies ouvertes - l'astrologie laissant l'homme libre de choisir (ASTRA INDICANT, NON NECESSITANT). Et de placer symboliquement Fabrice - comme le jeune Hercule - à la bifurcation du vice et de la vertu.

Pour l'intelligence du récit. ce chapitre est capital. Par cette nuit, le roman est placé sous un éclairage spécial. Si l'abbé Blanès laisse pressentir à mots couverts tant de choses à Fabrice - et ce dernier va mettre sept années avant d'en pénétrer le sens - l'alternative, elle, par deux fois énoncée, est sans équivoque :

« Si tu résistes... tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un siège de bois, loin de tout luxe, et détrompé du luxe, et comme moi, n'ayant à te faire aucun reproche grave ».

- « Si tu as la faiblesse... de tremper dans ce crime (le régicide du Prince ?)... tout le reste de mes calculs n'est qu'une longue erreur, alors, tu ne mourras point avec la paix de l'âme sur un siège de bois et vêtu de blanc ». C'est la course vers le siège de Saint-Pierre, envisagée par la Sanseverina et le comte Mosca.

Comment ne pas noter le ton solennel - contrastant avec celui de la conversation précédente, aimable et affectueuse -, ton volontairement grave pour impressionner ce jeune seigneur insouciant et - il est plus charitable de le dire en italien - « non troppo intelligente ».

L'abbé se sert-il de sa science pour exprimer des vérités d'évidence, qui, autrement, eussent été moins crédibles ? Fabrice lui-même s'interroge. En réalité, cette visite au clocher de San Giovita est moins un horoscope qu'une lecture de coeur et davantage qu'une prophétie, une maïeutique. Un flambeau, prêt de s'éteindre, éclaire jusqu'à son terme l'aurore d'une jeune vie.

Après « cette journée passée en prison dans un clocher » (il est interdit à Fabrice d'en sortir) - journée préfigurant le bonheur en altitude dans la tour Farnèse - le vieux prêtre peut mourir. Il s'efface du récit et laisse Fabrice redescendre vers le monde, les hommes et les épreuves. A quatre-vingt-trois ans, le bon abbé sait d'expérience - comme l'auteur a cinquante-cinq ans - que le jeune héros de vingt-trois ans, partant pour la chasse au bonheur, ne pourra être durablement heureux. Dans la philosophie stendhalienne, le bonheur est par essence accidentel et fugitif. Ce sont des instants rares.

Fabrice a été ainsi dûment averti de préparer son âme à « une prison, bien autrement dure, bien plus terrible », prison relais - présage du cloître refuge, car Fabrice dans la tour Farnèse, c'est déjà Fabrice dans sa chartreuse.

Si, au cours de ce nocturne, notre héros est ainsi instruit, le lecteur, lui, est mis sur la voie pour comprendre le titre du roman et sa signification. « La Chartreuse de Parme », ne réapparaissant qu'à la dernière page du dernier chapitre. Rarement auteur aura poussé aussi loin la tension entre le corps du récit et le titre.

Dans sa Revue parisienne, Balzac fut le premier à pressentir que La Chartreuse comportait plusieurs degrés de lecture. « En dépit du titre, l'ouvrage est terminé quand le comte et la comtesse Mosca rentrent à Parme et que Fabrice est archevêque » (chapitre XXV)... C'était accepter de s'arrêter aux arcanes inférieurs. Mais ce même Balzac demandait contradictoirement à l'auteur de refondre le caractère de Fabrice et de l'expliciter dans une nouvelle version. « Le Génie du catholicisme devrait le pousser de sa main divine vers La Chartreuse de Parme, et ce Génie devrait de temps en temps l'accabler par les sommations de sa Grâce »... C'était encourager Stendhal à se hausser aux arcanes supérieurs, à prendre de l'altitude, mais c'était oublier le caractère même de Fabrice. Ce jeune homme de la meilleure société n'a rien d'un abbé de Rancé ou d'un Wilhem Meister (en allemand Meister signifie Maître).

Lue et interprétée au second degré, La Chartreuse s'inscrit dans la tradition des conteurs de l'Orient. En particulier d'un livre de chevet de Stendhal (il y fait quatorze allusions dans son oeuvre), les Mille et une Nuits. Chacun des contes - disons des épisodes - constitue un récit complet en lui-même, mais réunis ils constituent un véritable manuel d'éducation royale. C'est la formation du jeune prince Schahriar - son initiation à son métier de Roi - par la très belle et sage Shéhérazade. Deux degrés de lecture sont concevables, mais non nécessaires. Rares sont les lecteurs s'élevant au palier supérieur.

 

UN ROMAN D'ÉDUCATION ?

 

La Chartreuse appartient à la lignée des romans de formation (Bildungsroman) et du roman de développement d'un caractère (I'Entwicklungsroman), c'est-à-dire aux côtés de certaines oeuvres de Foe, Lesage, Fénelon, Fielding et Goethe. Bildungsroman ? Convient-il encore de s'entendre sur le sens. Les uns sont des récits d'éducation, de simples contes dont la moralité découle de la leçon de choses de la vie. Ainsi, Les aventures de Télémaque (1699), Robinson Crusoé (1719), Les aventures de Gil Blas de Santillane (1715-1735), L'histoire de Tom Jones, enfant trouvé (1803-1810). Ce sont des romans d'éducation élémentaires, l'horizontalité prédomine.

Les autres sont - en outre - des récits d'une éducation initiatique. Parallèlement à la poursuite de la sagesse, s'engage une autre quête. Une sorte de verticalité, une aspiration à un dépassement les caractérise. A côté de la découverte du monde tel qu'il est, le jeune homme poursuit son initiation dans un domaine supérieur. C'est une éducation philosophique, sinon une recherche mystique. Ainsi Heinrich von Ofterdingen et Les disciples de Sais (1797) de Novalis , ainsi Wilhem Meister dans Les années d'apprentissage (1795), poursuivi par Les années de voyage (ou les renonçants) (1821) - de Goethe. Dans ces récits, l'apprenti est conduit par paliers jusqu'à un niveau supérieur, vers le domaine de l'ineffable, vers l'indicible et l'inexprimable. Un maître ou une société secrète le guide dans son itinéraire et à travers les épreuves. Chacun lui révèle un enseignement, lui donne une clef qui, s'ajoutant à sa propre réflexion, conduit le néophyte vers la sagesse et le détachement. C'est le cheminement du héros de la Flûte Enchantée.

Entre ces deux conceptions - le terrestre et le spirituel - Stendhal emprunte sa propre voie. La Chartreuse se veut - et demeure - essentiellement une nouvelle, à l'exemple du vieux Bandello comme il le précise, qui « croirait faire un crime en négligeant les circonstances vraies de l'histoire qu'il raconte ». Ainsi Stendhal use de la technique du Bildungsroman, mais sans sacrifier au genre. Il ne cherche ni à professer des leçons de crainte d'être dupe, ni a être utile à une société dont il se moque. Tout au long du récit Stendhal conduit son héros et son aimable troupe au hasard de leurs fantaisies. Les enseignements sont en quelque sorte donnés par surcroît, sans insistance, par un homme de bonne compagnie. Rien d'appliqué, tout est grâce. « Omnia laevia, laeviis » (aux coeurs légers, tout est léger). Le Dieu de Fabrice et de Clélia - coeurs italiens - est un Dieu personnel, sinon la Madone. Stendhal demeure lui-même. Jamais, il ne tombe dans la fadeur d'un conte apologétique. Parsemant son récit de touches d'ironie légère, il tient un rythme allègre et se maintient sur le registre de la tendresse poétique.

L'itinéraire de Fabrice serait-il spirituel ? Assurément non. Aucune lutte entre l'Ange et notre héros. Aucune quête de l'Absolu. Tout ne lui a-t-il pas été donné à sa naissance ? La Grâce divine et la foi s'ajoutent simplement aux grâces humaines si généreusement prodiguées. Dans la carrière entrouverte par les deux aristocrates (la duchesse Sanseverina-Taxis - sa prétendue tante - et le comte Mosca - Premier ministre -) le marchesino Fabrio Valsera del Dongo, aurait pu pousser sa fortune, suivre les conseils prodigués et terminer sa vie comblé par les honneurs. Il serait devenu archevêque de Parme - sinon respecté du moins respectable - en attendant de poursuivre une grande et noble ambition, servant d'amusement à son extrême vieillesse : le couronnement par la tiare, suivant l'exemple d'Alexandre Farnèse, le pape Paul III assisté par sa tante d'une rare beauté et volcan d'idées brillantes, la Vendozza.

Or, Fabrice, « cet être passionné dont le coeur sentait vivement », s'engage sur l'autre voie : celle de l'amour qui le porte à une élévation morale et spirituelle. Démarche volontaire ? Nullement. La rencontre avec Clélia en a décidé pour lui. Ce « babilan-de-coeur », un peu trop charmant, séducteur, toute sa vie durant attiré par les femmes, est - en fait - conduit par elles beaucoup plus qu'il ne s'en sert. La brillante Sanseverina l'aime, s'affaire, mène mille intrigues et... le perd et se perd. Clélia l'aime, s'efface... et le sauve. Paradoxalement, la duchesse, fine, intelligente et intrigante, échoue. Clélia, simple, dévote, sotte (elle n'a pas plus de cervelle que les oiseaux de sa volière), triomphe. C'est que la première a de l'esprit ; la seconde une âme. Dans le coeur du héros, la plus féminine l'emporte sur l'amazone. C'est Marie préférée à Marthe. L'amour-passion transforme Fabrice.

A travers et par Clélia, voici Fabrice conduit progressivement sur la voie du renoncement. « Il avait trop d'esprit pour ne pas sentir qu'il avait beaucoup à réparer ». C'est le début de l'ascension, si ce n'est d'une conversion. Il dépasse le stade des superstitions, abandonne le culte napoléonien, domine les présages, renonce au monde, et repousse la tentation du suicide, qui, entraînant sa damnation, l'eut éternellement séparé d'avec Clélia. Il donne tous ses biens aux siens et aux pauvres. D'épreuve en épreuve, d'étape en étape, palier par palier, il est conduit vers une chartreuse.

 

L'AUTEUR MÉTILDE

 

" Combien son caractère a changé...

Combien s'est-il élevé...".

De 1'amour

 

Comment Beyle ce sceptique en est-il venu à se hausser à ce niveau ? A suggérer un finale sans autre exemple dans toute son oeuvre ? A laisser entendre sotto vocce que la séparation des amants pourrait ne pas être définitive ? Certes. il y a son souci de respecter la LO-GIQUE des caractères italiens, certes cette retraite dans un monastère et cet « ailleurs » répondent dans sa poétique au « sfumato » du Corrège et à certains accords de Mozart, mais une double interrogation persiste.

Pourquoi cet ancien dragon, qui allait répétant qu'une femme peut toujours être prise d'assaut (« Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez »), a-t-il pu analyser en des termes si délicats le développement de l'amour de Fabrice et porter ses sentiments si haut ? Passer des plaisirs de Don Juan aux bonheurs de Werther ?

Pourquoi, cet athée tranquille « à la tournure irréligieuse agressive » (« ce qui excuse Dieu, c'est qu'il n'existe pas ») entraîne-t-il ses personnages au-delà de leur parcours terrestre ? Cet incrédule, pour qui la mort est un simple passage vers un sans lendemain, avait été troublé par l'espérance entretenue par « la religion chrétienne, qui dispose les âmes à l'amour-passion. Quoi ! Pas même la mort, rien ne peut rompre nos rapports avec ce que nous avons aimé une fois ! »

Il accumule dans La Chartreuse tant de traits, détails et petits faits, son inspiration jaillit d'une profondeur telle qu'il faut en appeler à la vie la plus intime et la plus cachée - disons la plus refoulée - de cet homme secret. Se peinture trahit une aventure personnelle et unique, celle vécue douloureusement par Beyle à Milan : « La folie de Dominique » (1818-1824) pour une femme Mathilde Dembowski qui toujours se refusa. Aventure rapportée en un livre exutoire, mal ordonné, recueil de confessions et de réflexions, ouvrage bâclé écrit pour se soulager. De l'amour est une bouteille jetée à la mer en 1822, un « livre malheureux » qui aurait eu dix-sept lecteurs à sa parution, et dont il corrige les épreuves les larmes aux yeux.

Dès lors nous voici conduits à décrypter une singulière note manuscrite sur un exemplaire personnel de « De l'amour ».

« ler mai 1825 - Death of the au[thor] » Auteur ? Non du livre assurément, mais bien disparition de la cause première, de l'origine de sa passion. Tout s'éclaire et nous en venons à Métilde (C'est le nom qu'il lui donne), à l'auteur responsable de « la grande phrase musicale de la vie de Dominique ».

Lorsqu'en 1839 paraît La Chartreuse de Parme, quel est - face au frontispice - le livre choisi par Stendhal pour figurer en tête de la liste de ses ouvrages ? De l'amour et des diverses phases de cette maladie. Tel est le titre finalement sélectionné (et, de nos jours, superbement ignoré des éditeurs). Une fois disparue, Métilde va continuer à l'inspirer et à peupler ses rêves lorsqu'il se retire « dans les jardins enchantés de l'imagination ». Jusqu'aux derniers jours de Stendhal, elle est présente. En mars 1842, ne travaillait-il pas sur la préface de De l'amour... quelques jours avant de disparaître ?

Mais attention. Pour tenter d'expliquer le rôle de cette jeune Milanaise dans la vie et l'oeuvre de Stendhal (elle a 28 ans et lui 36 lors de leur rencontre), il ne suffit pas de convoquer la Signora Matilda Viscontini, épouse séparée du général Jan Dembowski. Laissons-la aux historiens du mouvement Carbonaro et écoutons Stendhal. Penchons-nous sur le personnage inventé par cet amoureux fou. Il la pare de toutes les beautés et vertus et lui prête « des sentiments nobles, espagnols ».

Comment exprimer le ravissement mêlé de respect que m'inspirent l'expression angélique et la finesse si calme de ces traits qui rappellent la noblesse tendre de Léonard de Vinci ? Cette tête qui aurait tant de bonté, de justice et d'élévation, si elle pensait à vous, semble rêver à un bonheur absent. La couleur des cheveux, la coupe du front, l'encadrement des yeux, en font le type de la beauté lombarde... Quelque chose de pur, de religieux, d'antivulgaire, respire dans ces traits...

« Cette âme angélique, cachée dans un si beau corps... la femme la plus héroïque que j'aie jamais rencontrée... cette petite tête altière », le fit beaucoup souffrir. Il l'avait poursuivie, l'avait fuie, avait songé - plusieurs fois - au suicide. Finalement cette « dame de ses pensées » - en se refusant - a obtenu de lui le meilleur. A cette « maîtresse désirée devenue maîtresse dans toute la force du terme », il doit la découverte de la célèbre comparaison sur la cristallisation. Elle lui permet d'affirmer que « chaque homme a son beau idéal » - intuition rejoignant celle de Goethe, illustrée par les Affinités Electives. L'un et l'autre anticipant sur la théorie de l'archétype de C. G. Jung. Enfin et surtout, sans le vouloir et sans le savoir, Métilde offre à Beyle l'occasion de se dépasser. Elle le fait accéder à une intensité de passion jamais atteinte, lui fait découvrir (ou redécouvrir) la partie la plus haute de lui-même. Il y a le Henri Beyle d'avant ce drame et le Henri Beyle d'après : celui de La Chartreuse.

L'aventure du couple Stendhal-Métilde n'est pas sans précédent dans l'histoire littéraire. C'est Dante charmé ou désespéré par le sourire ou la froideur de Béatrice Portaniri, et qui - après sa disparition - l'élève au rang de médiatrice bienveillante, l'arrache à la médiocrité et le guide vers le salut éternel. C'est Pétrarque, congédié par Laure de Naves « dame aux beaux cheveux blonds bouclés » qui, après sa mort ne cesse d'être guidé par cette inspiratrice. Et voici Beyle, à son tour, ce mécréant notoire, à la réputation de jouisseur, séduit par cette jeune femme, unanimement admirée pour sa force d'âme et sa noblesse de caractère (et de respectabilité fort bourgeoise). Elle, également, se refuse, et Beyle - après sa mort - l'idéalise et la transforme en « un fantôme tendre, profondément triste et qui, par son apparition me disposait souverainement aux idées tendres, bonnes, justes, et indulgentes ».

Mais la comparaison s'arrête ici. Totalement. Alors que ses illustres prédécesseurs ont exalté leurs égéries dans leurs poèmes, ont immortalisé Béatrice et Laure, Stendhal, lui, (par délicatesse ou vanité masculine ?) camoufle, dissimule, cache Métilde. Il nous faut la découvrir à travers les lignes ou sous des prête-noms. Quel refoulement est le sien ! « Je serais mort plutôt que de nommer Métilde... Le pire des malheurs serait que ces hommes secs, mes amis, devinassent ma passion et pour une femme que je n'ai pas eue ». Enfin, fort explicite, un griffonnage sur l'exemplaire Guiraudet de De l'amour : « Il fallut faire un effort sur myself et violer pour ainsi dire la pudeur pour speak, même en termes aussi peu développés de mon am(our) for Mé(tilde) ».

D'autres femmes ont été ou seront plus ou moins aimées par Beyle (son complice Mérimée disait : « je ne l'ai jamais vu qu'amoureux ou croyant l'être »)... Mélanie Guilbert, Victorine Mounier, Alexandrine Daru, Angélina Pietragrua, Métilde, Clémentine Curial. La liste est moins glorieuse que celle du vicomte de Chateaubriand... (Pauline de Baumont, Natalie de Noailles, Hortense Allard, Juliette Récamier). Mais ces deux hommes partageaient (l'un en secret et l'autre ouvertement) un même mysticisme romantique. Beyle, après son arrachement de Milan en 1821, et plus encore après la disparition de Métilde en 1825, lui voue un culte secret, dont il est le seul officiant. Cette jeune femme fut l'amour de sa vie, amour non partagé. Sa grande aventure, c'est en solitaire qu'il la vit, d'abord tragiquement, puis essentiellement en rêve. Mais quoi ! Les amours de ce genre sont les seules qui ne s'épuisent jamais, se renouvelant d'elles-mêmes par l'imagination.

De ce « fiasco sentimental », il sort métamorphosé, mais il le camoufle, « tout a pris pour moi une teinte mystérieuse et sacrée », fait-il dire à Salviati. Si ineffaçable est le souvenir de Métilde que, solitaire, il l'évoque sous les marronniers des Tuileries en 1821 et dans les ruines du Forum en 1841. Mais toujours - car « l'amour malheureux se tait », il dissimule Métilde sous les noms de Bianca; Madame M... ; Comtesse L. ; Comtesse di Ghigi ; Léonore ; Florenza ; Alviza, et lui, se cache derrière Pabo, Poloski, Dominique et Salviati.

« Singulier couple » assurément que celui formé par « ces deux âmes hors de pair », Beyle et Métilde, or, c'est sur ce pilotis que Stendhal va imaginer... le couple Fabrice-Clélia ! Comment ne pas noter le parallélisme des sentiments, des comportements et des situations ? Ici Métilde refuse de voir Beyle, le fuit, se défend de mille manières contre son amour insistant et s'indigne - « rouge de colère » des lettres qu'il a osé lui écrire. Là, Clélia s'interdit de voir Fabrice de jour et de le recevoir. Dans De l'amour et dans La Chartreuse, c'est une même obsession : apercevoir, voir et revoir la femme aimée. Dans ses lettres à Métilde Beyle répète : « J'ai besoin, j'ai soif de vous voir ». Or, quelle est la préoccupation de Fabrice dès qu'il est en prison : « Verrai-je Clélia ? » Pour l'apercevoir, il perce l'abat-jour de sa cellule. « Quoi ! par ma faute je resterais un jour sans la voir »... Comment faire pour ne pas aimer la beauté et chercher à la revoir ».

Les démarches de Fabrice sont ainsi calquées sur celles de Beyle. Elles sont la transposition de sa tragi-comédie. Les « folies » (le terme est signifiant) de Fabrice sont multiples et lui sont reprochées avec indignation par Clélia, comme les multiples tentatives de Beyle étaient dénoncées avec violence par Métilde comme autant « d'indélicatesses ». Et Fabrice d'épier, de se dissimuler, de se déguiser comme le pauvre Beyle, poursuivant Métilde à Milan et jusqu'à Volterra, le visage caché par des lunettes vertes... qu'il enlève par mégarde. Oui, c'est bien un « fol amour » qui conduit finalement Fabrice à se précipiter dans la prison de la citadelle (où l'attend son pire ennemi), au lieu de se constituer prisonnier à la prison de la ville (où le comte Mosca est le maître). Pourquoi cette folie ? A seule fin de revoir Clélia, et il s'empresse de lui dire : « C'est pour vous revoir que je suis revenu en prison ».

N'est-il pas audacieux d'en conclure que La Chartreuse de Parme procède directement de De l'amour ? Nullement. Et la preuve, c'est Stendhal en personne qui nous l'apporte, a condition de savoir lire les notes manuscrites jetées sur ses livres. Dans une marginalia d'un exemplaire de son traité De l'amour, il le dit d'une façon elliptique (il écrit pour lui) mais irrécusable (à qui sait le décrypter).

Le 3 septembre 1838, il a l'idée de son roman, La Chartreuse. Le 28 du même mois, il analyse le processus de la transposition envisagée : de son essai, d'une lecture difficile, Stendhal décide de passer au roman, plus accessible au public.

28 septembre 1838. « Traduire ce livre. Un homme moqueur de cinquante ans expose les idées écrites par un homme de trente amoureux. Pour les gens tendres et passionnés, cette édition restera. Pour le public en général, la traduction vaudra mieux, sera plus acceptable ».

Comment interpréter cette note relevée sur l'exemplaire Bucci ? Un homme moqueur de cinquante ans ? C'est Stendhal âgé de cinquante-cinq ans en 1838, qui expose les idées écrites par un homme de trente ans amoureux, c'est-à-dire à Stendhal, qui, à trente-six ans était devenu amoureux-fou de Métilde. Pour les gens tendres et passionnés, cette édition restera : c'est l'ouvrage De l'amour qu'il se propose de traduire. car pour le public en général, la traduction vaudra mieux, sera plus acceplable". La traduction ? ce sera le roman La Chartreuse de Parme. Voici donc la filiation de ce roman établie... et par Stendhal lui-même.

Beyle, depuis la disparition de Métilde, sait d'expérience que l'amour-passion exige davantage que la nature humaine ne peut laisser espérer et il en refuse les limites. Une exigence mystique et romanesque, couvant chez lui à feu caché, se trouve libérée. Et la soif d'absolu et l'Espagnolisme de ce sceptique qui croyait à l'amour. Lorsqu'il dicte La Chartreuse de Parme, il transfigure sa pitoyable mésaventure, il l'épure pour n'en retenir que poésie et émotion. Il avait confessé : « dans mes romans, je n'ai parlé d'aucun amour malheureux ; cela m'aurait causé trop de peine ». Treize ans après la disparition de Métilde, par une mystérieuse alchimie, ses souvenirs sont transposés, transmués et sublimés.

Ce que Beyle ne s'est avoué à lui-même dans son journal et dans son autobiographie - dont il est le seul lecteur - il le confesse finalement et indirectement dans La Chartreuse. Il entrouvre la porte sur la partie la plus secrète de son coeur et il en appelle à l'éventualité d'une transcendance mystique.

Dans une phrase au goût de cendre, fulgurante par sa concision et d'un absolu désenchantement, où il considère la mort (sinon Dieu) comme son rival, l'auteur du Génie du Christianisme avait écrit dans la Vie de Rancé : « Madame de Montbazon était allée à l'infidélité éternelle ». Devant l'épreuve suprême de l'amour, Chateaubriand, croyant, laisse échapper un total désespoir. L'auteur du Catéchisme d'un roué (« toute femme m'amuse, aucune ne m'attache »), Stendhal, athée, laisse dans La Chartreuse de Parme, son héros préféré se bercer d'une espérance chrétienne. « Fabrice... espérait retrouver Clélia dans un meilleur monde ».

 

LE DERNIER RÊVE DE STENDHAL

 

« Je vois que la rêverie a été ce que j'ai préféré à tout ».

H. B.

 

Le personnage de Métilde est né d'une exceptionnelle « cristallisation ». Une jeune femme meurtrie par la vie - « un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver » - avait été transformée en « une aigrette de diamants ». Elle ouvre à Stendhal le domaine du merveilleux, et davantage encore. Sa dette à son égard est immense. Elle devint « une source d'eau douce au milieu de la mer ». Et, lorsqu'il dessine un « pays du Tendre » et promène ses personnages à travers villes, lacs et « autres lieux charmants », leur parcours n'est pas simplement terrestre. Il ose aborder des contrées, situées au-delà de « la mer dangereuse » de la carte de Mademoiselle de Scudéry. Et Clélia et Fabrice, portés par un amour transcendant leurs destins « d'êtres chargés de terre et de trépas », s'engagent à leur insu dans un « voyage en pays inconnu ». Deux récits courent parallèlement, dès lors, deux conclusions. Au lecteur de choisir en toute liberté, mais du haut de son observatoire, l'abbé Blanès peut les guider.

AUX YEUX DES HOMMES... voyage et lecture se bornent au registre humain. Tout se referme au moment où le héros est nommé co-adjuteur de l'archevêque de Parme. C'est là une fin, et un agnostique comme Alain s'y arrête. Fabrice demeure enfermé dans le cercle, où le tiennent prisonnier ses appétits de jeune homme, les intrigues de la Sanseverina et de Mosca, et enfin les jeux du Prince.

AUX YEUX DE DIEU ... Fabrice brise ce cercle - auquel Clélia n'a jamais appartenu. Par son intervention (elle est un instrument inconscient), elle le conduit à un niveau supérieur. Ajoutant à certaines de ses héroïnes, le sentiment religieux comme une grâce, une sensibilité, sinon une dimension d'âme, Stendhal ne néglige pas cette réserve de romanesque : le jeu du merveilleux. Il s'en empare, comme il fait de l'astrologie. Un maître de jeunesse, l'idéologue Destutt de Tracy (1754-1836) avait dénoncé cette pseudo-science, tout en lui reconnaissant son pouvoir sur l'imagination. Stendhal passe son professeur, qui n'eut guère apprécié le tête-à-tête nocturne dans le clocher de Saint Giovita, et moins encore la conclusion.

Dans sa dernière oeuvre - qui tout au long du récit prend de la hauteur - il va plus loin encore. A sa poétique, il annexe le christianisme. Lorsqu'il est saisi par sa fièvre sacrée de composition, Henri Beyle touche à la fin de sa vie. Maints avertissements sont venus lui signifier qu'il va quitter la compagnie. Dans moins de quatre ans, il va disparaître et il se livre à l'inventaire de son trésor italien dans une exaltation, où le meilleur resurgit, transfiguré par une lumière dorée et tendre.

« Combien suis-je différent du Fabnice léger et libertin qui est entré ici ... », constate son héros, avant de se lancer de la tour Farnèse vers l'inconnu. Combien Beyle, en 1838, est-il différent de celui qui écrivait, en 1830, Le Rouge et le Noir - chronique d'une France voltairienne jusque dans le faubourg Saint-Germain ! La Chartreuse de Parme, c'est une promenade dans une Italie aimable, cruelle et baignée de religiosité. Sous Charles X, Beyle, célibataire de quarante-sept ans, menait une lutte âpre dans un Paris hostile. Poursuivi par des problèmes d'argent, original et souvent incompris, ce rebelle irrité s'incarne en un plébéien, Julien Sorel. Sous Louis-Philippe, Beyle a cinquante-cinq ans. Enfin dégagé des soucis matériels par son emploi aux Affaires étrangères, Pabo prend sa revanche en imagination. Sa lucidité reste entière, et plus encore sa sensibilité toujours émue aux souvenirs de son fol amour. Sa chasse au bonheur ? Elle n'a plus lieu qu'en songe, mais dans ses filets lancés très haut, il ramène enfin Métilde. Au soir de sa vie, il laisse tomber le masque et voici La Chartreuse de Parme, cette rêverie à haute voix devant le copiste Bonavie. Entre le titre, le rôle de l'abbé Blanès et le finale, il y a davantage qu'une concordance. Il y a comme un développement onirique, une logique secrète.

Oraculaire, le titre annonce l'arrivée de Fabrice aux portes de cette chartreuse, qui, à la fin de son errance terrestre, s'ouvre pour le recevoir. Préfiguration de l'accueil espéré, où à son inexprimable joie, une main prendra la sienne et une voix chérie lui (re)dira d'un ton très bas

-Di quà amico del cuore.

-Entre ici, ami de mon coeur.

 

 

 

 

 

(*) Paris.

1. Merveilleux : élément d'une oeuvre littéraire se référant à l'inexplicable, au surnaturel, au fantastique (Robert).

2. A l'exception de l'exergue placé en tête du roman, emprunté à l'Arioste.

3. Les « enfances » d'un héros au sens qu'a le terme dans la littérature du Moyen Age ; ses exploits de jeunesse (les enfances de Charlemagne ; de Roland ; de Vivien).


 

ANNEXE I

Texte de Ronsard

« ( ... ) Alors que Vesper vient embrunir nos yeux,

Attaché dans le ciel, je contemple les cieux,

En qui Dieu nous escrit, en notes non obscures,

Les sorts et les destins de toutes créatures.

Car lui dédaignant (comme le font les humains)

D'avoir encre et papier et plume entre les mains

Par les astres du ciel qui sont ses caractères,

Les choses nous prédit et bonnes et contraires

Mais les hommes chargés de terre et du trépas,

Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas ».

Ronsard, Élégie pour Hélène, 1584

Sainte-Beuve Second volume du Tableau de la

Poésie ( ... au XVème siècle, intitulé Oeuvres

choisies de P. de Ronsard Paris, Sautelet, 1828, p. 76.

 

Texte de Stendhal

« Alors que Vesper vient embrunir nos yeux,

Tout épris d'avenir, je contemple les cieux,

En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,

Les sorts et les destins de toutes créatures.

Car lui, du fond des cieux regardant un humain,

Parfois mû de pitié, lui montre le chemin ;

Par les astres du ciel qui sont ses caractères,

Les choses nous prédit et bonnes et contraires;

Mais les hommes chargés de terre et de trépas.

Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas ».

 

Stendhal, Chartreuse, Épigraphe, chapitre II, 1838.

 

Les modifications apportées par Stendhal dans le texte présenté ne sont pas des variantes de Ronsard. Elles ont été écrites pour préciser le rôle attribué à Dieu et éclairer le lecteur. Dieu qui « du fond des cieux regardant un humain, parfois mû de pitié, lui montre le chemin ».

Beyle, en relisant son roman augmente la portée de son épigraphe. Dans l'exemplaire Royer, Stendhal propose d'expliquer le comportement de Fabrice dans l'église de Saint- Pétrone à Bologne par ces lignes : « La force de sa tendresse pour God lui fait penser qu'il est signe que God n'est point ingrat, fait attention à lui et par présages et par inspiration daigne lui donner des conseils... ». Dans l'exemplaire Chaper, il renforce la portée de son épigraphe en remplaçant au cinquième vers « car lui » par « Ce Roi ».

 

 

ANNEXE Il

 

Les sept signes

SUPERSTITIONS, SIGNES, PRÉSAGES ET COÏNCIDENCES SINGULIIÈRES

DANS LES ENFANCES DE FABRICE

 

1. Présages interprétés par Fabrice enfant pour les expéditions sur le lac de Côme.

2. A la suite d'un présage de mauvais augure, Fabrice refuse le brevet de cadet (exemplaire Chaper).

3. A l'apparition d'un aigle - a destra - Fabrice pense que l'idée de rejoindre Napoléon vient d'en haut.

4. Le signe de l'arbre. Le marronier planté à sa naissance - son alter ego - a des feuilles... C'est un signe favorable.

5. Première rencontre de Fabrice et de Clélia, avec accompagnement de gendarmes.

6. La menace d'une prison est liée à l'uniforme de hussards (Waterloo).

· Annonce de la prison confirmée par l'abbé Blanès.

· Fabrice emprunte de force un cheval au lieu de tuer le cavalier... erreur qui aurait pu le conduire au Spielberg.

7. Le signe sept, scène des cierges à Sainte Pétrone de Bologne, où Fabrice récite les sept psaumes de la pénitence et allume sept cierges.

 

ANNEXE III

Septembre 1838

Traduire ce livre :

Un homme moqueur de

50 ans

exposant les idées

écrites par un homme de

30 amoureux.

 

Pour les gens tendres et

passionnés cette édition

restera

pour le public en

général la traduction

vaudra mieux

sera plus acceptable

25 Sept 1838

 

Sur une page ajoutée à la fin du tome II de De l'amour - Bohaire - exemplaire Bucci (Bibliothèque municipale de Milan), Beyle avait noté son dessein : traduire son essai en un roman.

 

Articles

Paul Désalmand:

Cher Stendhal ( le dossier)

Stendhal, Sartre et la morale

Stendhal et les petits pois- Stendhal et le zeugme

René Servoise:

De la Chartreuse de Parme au Guépard

Le merveilleux dans dans La Chartreuse de Parme.

Des séjours parisiens d'Henri Beyle au Paris de Stendhal

Stendhal diplomate

Stendhal et l'Europe

La musicalité des titres ches Stendhal

 

 

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